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ZOOPHONIE URBAINE
(Yannick Dauby & Olivier Féraud)



Coup de klaxon, coup de bec :

Un essai de zoophonie urbaine

 

UNE ÉMISSION DE YANNICK DAUBY ET OLIVIER FÉRAUD

DIFFUSÉE À RADIO-FRANCE, SURPRIS PAR LA NUIT, LE 4 NOVEMBRE 2005.

 

POUR RECEVOIR L'ÉMISSION EN CD AUDIO, VEUILLEZ NOUS CONTACTER !
UN ÉCHANGE SERA BIENVENU...




- TEXTES DE L'ÉMISSION -


(sauf mention contraire les auteurs des textes sont Yannick Dauby et Olivier Féraud)

Ville-imaginaire


“ Si vous parcourez l'une des rues, humides et décrépites, qui descendent vers le fleuve, n'importe quel fleuve, à un point connu, une sorte de lassitude étrange et insistante vous saisira certainement ; et donc à quelque moment que vous vous soyez mis en marche, vous vous appercevrez qu'il fait désormais nuit, une nuit profond, indifférente, et, dans un premier temps, c'est ce que vous croirez noter : partout, entre les maisons fermées et les descentes escarpées, sur les marches lubriques, derrière les recoins, sur les places désertes qu'il vous arrivera de deviner, vous vous hasarderez d'un pas harassé, partout, vous semblera-t-il, partout, vous direz-vous, règne un silence absolu, jamais discontinu. Et donc vous choisirez de faire halte, et, mentant, cachant votre peur, vous commencerez à céder à votre plaisir de vous reposer ; vous vous direz que puisque la ville est déserte et le silence envahissant, nul doute : il s'agit là d'un excellent endroit pour se reposer. Et donc, vous ferez halte. Et, après quelques minutes de halte, il vous arrivera d'entendre un bruit léger, et vous vous commencerez à vous demander: bruit ou voix ? Et comment le décrire ? ”

Giorgio Manganelli, Bruits ou voix.

 

Ville-écoute


“ Mais n'est-il pas après tout des bruits que quiconque, fût-ce une oreille déniaisée par l'effroi, pourrait confondre avec une voix? Si cette porte abandonnée, déclouée, mue par le vent donne de faibles coups de tête contre le bois du châssis, ne se pourrait-il pas qu'elle grince? Et ce grincement qui n'est pas deux fois le même ne parviendra-t-il pas plutôt à suggérer un carcaillement, certains véloces gémissements animaux, d'animaux petits et férocement peureux, pour préserver sa propre petitesse? Naturellement, il est seulement possible que cette porte, qui s'était déjà révélée rythmique, presque pourvue d'un coeur, émette ces gémissements à dessein ambigu de sorte qu'ils laissent soupçonner quelque vie animale étouffée mais obstinée. ”

Giorgio Manganelli, Bruits ou voix.

 

Exposé


Des animaux... la ville.
Habitats et territoires animaux coïncident-ils avec ceux des humains ?
Tout comme l'environnement sonore informe sur les constructions urbaines, les émissions sonores animales révèleraient-elles à leur tour une cartographie alternative de la ville ? Par exemple, elles peuvent rendre compte des propriétés acoustiques de l'architecture, comme c'est le cas des concerts de chiens dans une cour intérieure.  La dimension spatiale de l'espace urbain se traduit par les martinets sous forme de trajectoires à grande vitesse, sous forme d'éléments ponctuels par les oisillons, ou bien d'emplacements diffus par les nuées d'étourneaux. Mais le plus souvent, ce sont les chants nocturnes ou matinaux des oiseaux, favorisés par l'assoupissement général des citadins, qui révèlent un espace plus vaste, comme une avenue ou une grande place.
La nuit est effectivement un moment privilégié pour l'activité sonore et l'écoute de l'animal mais peut-être aussi pour l'écoute animale. Nous prétendons ignorer, tolérer, accepter, ou désirer les sonorités de nos voisins ou colocataires animaux, nous prétendons, nous, auditeurs, être à leur écoute. Mais nous sommes au final bien souvent plus bruyant qu'eux lorsque nous faisons ronfler un moteur, tourner une machine à laver ou quand nous bavardons à table, et pourtant  nous sommes prêts à porter plainte contre leur tapage, leurs nuisances, leurs manifestations, en bref leur présence dans un espace que les hommes considèrent leur exclusive propriété. Nous avons parfois du mal à cohabiter avec ces voisins d'une autre espèce, que parfois nous n'apercevons même pas, et dont on ignore l'existence. Et pourtant, ils sont là, autour de nous, dans notre pièce à nos côtés, sur la fenêtre ou derrière les murs, et eux aussi nous écoutent. Mais nous avons l'impression qu'il ne se plaignent pas, qu'ils ne le peuvent pas.
Cette émission leur est dédiée, à toutes les bêtes qui nous entourent et cohabitent avec ou malgré nous, la parole leur est ici donnée. Ou plutôt le dialogue est ouvert.
Rencontres, explorations, déambulation, captures, surprises, écoute et reflexions : prom'nons-nous entre immeubles et ruelles, traversons parcs et jardins, pénétrons dans l'intimité et dissimulons-nous dans les espaces publics en compagnie des animaux qui peuplent la cité des hommes.

Pipistrelles


Urbanisme et écoute ne font pas bon ménage.
Les bâtiments sont agencés avant toute chose de manière fonctionnelle, et l'esthétique des architectures ne prennent en compte que l'aspect visuel.
Ce qui donne lieu à quelques aberrations, comme par exemple, une fontaine exubérante qui emplit une place de son bruit blanc, rend toute réappropriation de l'espace impossible pour les habitants.
Ou encore ces immeubles alignés, parallèles, entre lesquels les sons se répercutent. Le bruit du passage d'une voiture rebondit sur les façades, et se retrouve amplifié par la géometrie de la rue.

Dans cette rue-ci, une colonie de chiroptères occupe le ciel. La nuit en été, les chauves-souris chassent au-dessus des toits de bêton. Leurs sonars leur permettent des voltiges entre les immeubles et autour des lampadaires. Les vocalisations ultrasoniques qui leur permettent, entre autres, de repérer leurs proies ne sont bien sûr pas perceptibles par les habitants humains. Par contre, leurs cris de communications se démultiplient sous l'effet des échos successifs et deviennent audibles pour nous. Nul riverain n'imagine quels sont les messages que portent ces vibrations sonores, aigues et réverbérées. Cependant ces sons-là habitent le haut de la rue, évoluent en parallèle aux sons des véhicules qui transitent au sol.
Les chauves-souris ont trouvé une niche écologique dans la ville, leur cris de communication ont une niche sonore au sein du paysage urbain.

Les animaux, on le sait désormais, utilisent des éléments de leur environnement, un peu à la manière de nos outils. Difficile à dire si ces chauves-souris utilisent les reflexions de la rue pour communiquer, en tout cas elle doivent certainement en tenir compte.

Rainettes, tuyaux et klaxons


Dans l'arrière-pays, au bord d'une route, les rainettes méridionales (hyla meridionalis) colonisent les bassins d'arrosage et font retentir leurs chœurs plus bruitistes que mélodieux.
Certaines plus malines, surpassent les possibilités de leur conspécifiques, grace à une étonnante prothèse vocale...

Moins spectaculaire que le fameux chimpanzé qui avait pris le pouvoir au sein de sa famille en produisant un vacarme avec des bidons d'huile, cette rainette utilise un bout de tuyau en PVC comme porte-voix, et amplifie son volume sonore. Opportuniste, elle exploite une construction humaine dans le but d'améliorer son rendement acoustique. On peut se demander quelle image sonore elle donne aux autres batraciens, avec sa voix disproportionnée...

Un peu plus tard, une voiture chargée de supporters de football en liesse émet une joyeuse série de coups de klaxon. La rainette y répond-elle ?

Ces grenouilles-là, dans un jardin public, ne sont qu'une présence incongrue dans la capitale, vivent dans l'indifférence des passants.
Et pourtant on se demande : mais d'où viennent-elles ? Comment ces êtres fragiles subsistent au sein de la ville, comment échappent-elles aux corneilles, surveillantes omnivores, prêtes à grignoter tout élément organique ?
Peut-être faut-il incomber leur existence, aux étudiants et laboratins, qui travaillent tout près, à l'Université des Science qui jouxte le Jardin des Plantes. On imagine un rituel secret, de préférence nocturne, où quelques individus relâchent discrètement des batraciens. Ces animaux destinés à l'expérimentation, trouve dans le jardin botanique un nouvel habitat.

Habitat


L'habitat est la demeure naturelle d'un animal ou d'une plante; l'environnement extérieur s'est adapté au cours de l'évolution. Les habitats sont généralement décrits en termes de caractères chimiques et physiques particuliers de l'environnement. L'association d'espèces à l'intérieur d'un environnement particulier est généralement désignée sous le nom de communauté, et le statut d'un animal dans sa communauté, en terme de relations avec la nourriture et les ennemis, est généralement appelé sa niche.

Dictionnaire du comportement animal, sous la direction de David McFarland

 

Territoire


“ Le problème du territoire relève de celui du milieu, parce qu'il représente une création purement subjective que la connaissance, si précise soit-elle, de l'entourage seul ne permet aucunement de déceler.
Quels animaux possèdent un territoire et lesquels n'en possèdent pas ? Une mouche qui passe et repasse dans une certaine portion d'espace autour d'un lustre, ne possède pas pour autant un territoire.
En revanche, une araignée qui construit sa toile et s'affaire sur elle, possède une demeure qui est en même temps son territoire. ”

Jacob von Uexküll, Monde humain, mondes animaux.

 

Conflit


“ Un conflit est une situation d'opposition entre deux (ou plus) entités, généralement pour l'obtention d'une même ressource (naturelle, stratégique, informatique...).
Entre deux personnes, un conflit naît souvent d'une opposition de point de vue, d'un désaccord. Il faut en connaître les causes si l'on veut le résoudre. On peut alors avoir : un conflit d'opinions ; un conflit d'intérêts ; un conflit de personnes.
Cependant, on peut ne pas être d'accord avec des idées sans être en conflit. Celui-ci survient souvent quand une des parties essaie d'affirmer ses positions sans tenir compte des positions des autres parties. ”

L'encyclopédie libre wikipédia

 

Expression


“ Le chant des oiseaux n'est pas un acte utile, délibérément effectué en vue d'un but, bien qu'il puisse, comme la splendeur de la polychromie, acquérir ultérieurement, parfois dans la vie de ces bêtes, une signification finaliste.
(...) le chant, comme le jeu, n'est pas motivé primordialement, par des raisons d'utilité, de finalité, appropriée à un but. Il tient son origine de cette tendance à l'expansion, propre à toute forme de vie, et qui, dans le monde animal, s'exprime comme impulsion primitive primordiale, par rapport à l'autolocomotion, au mouvement spontané. ”

“ Observons la genèse de l'émission sonore chez l'enfant : elle commence par l'écholalie, c'est à dire l'éjection ludique de sons dont les plus "explosifs" sont répétés tant et plus. L'enfant inaugure son gazouillis, non pas à la suite d'affects, mais dans le silence, c'est à dire en tête à tête imperturbé, si l'on peut dire, avec les sons qu'il profère lui-même, qui provoquent sa stupeur, l'émeuvent et le poussent à les réitérer. ”

Frederick Buytendijk, Traité de psychologie animale.

 

Marco & Pedro


Les parents de Marco ont "rencontré" Pedro en Argentine lors de leur voyage de noce, il y a 37 ans. Marco a des origines argentines du côté de sa mère. Ils ont adopté Pedro alors qu'il avait 6 ou 7 mois.  Ils l'ont ramené en Italie et il a vécu et grandi à la maison avec Marco et sa famille.
À côté des mots qu'il connaît, il a une grande capacité empathique.
Par exemple, quand vous jouez de la trompette ou quand vous chantez, lui chante avec vous, et improvise. Il a la capacité d'inventer et d'improviser, et il chante toujours dans la tonalité dans laquelle on chante. Il ne fait jamais une note en dehors.

Pedro sait faire quelque chose de très particulier: il se souvient des pleurs que faisait la soeur de Marco dans son berceau. Il le fait vraiment à l'identique. C'est impressionnant. Il semble possédé par quelque esprit, car il refait la voix désespérée qui appelle "maman", et tous les pleurs, identiques à ceux d'un enfant. Mais il ne le fait pas tout le temps. Par exemple, s'il entend un enfant pleurer, cela le stimule.
Mais il est fourbe, car il entend très bien s'il s'agit de vrais pleurs ou de faux.

Pedro a presque 39 ans. Marco sait que son perroquet peut vivre jusqu'à 120 ou 130 ans. Mais en captivité ou à la maison, il vit un peu moins longtemps, seulement jusqu'à 80, 90 ans. En fait, Marco espère qu'il vivra assez longtemps pour le confier à son fils, qu'il n'a pas encore.

Marco a appris beaucoup de chose de Pedro :
Il lui a enseigné le contact et le respect des animaux. Pour Marco, les animaux sont des êtres vivants incapables de certaines choses, mais beaucoup plus capables que nous dans beaucoup d'autres domaines. Ce sont des êtres vivants pleins de respect comme les êtres humains, mais différents. Et à présent, lorsque Marco regarde les autres animaux, il voit une grande innocence, et une grande humanité, un vaste monde intérieur. Et ceci lui a été enseigné par Pedro.

Et puis Pedro lui a appris la peinture, la musique. Marco a étudié la peinture, mais c'est Pedro qui lui a enseigné la couleur, car il est extrêmement coloré. En ce qui concerne la musique, car Marco est aujourd'hui musicien professionnel, Pedro ne la lui a pas enseigné à un niveau technique, mais comme par un enseignement subliminal, ce qu'est le son émotionnellement, et donc l'organisation des sons et celle de la musique. Pedro a été un grand professeur pour son maître. Et finalement, Marco ne sait pas précisément ce qu'il a enseigné à son oiseau. Seul Pedro pourrait nous le dire.

Lorsque Marco a appris à parler, Pedro savait déjà parler.
En réalité, son "parlé" est une manifestation de son grand désir de communication, mais c'est une forme que lui a choisi pour s'adapter à nous. Marco a aussi appris de Pedro à s'adapter à lui. Il a appris à comprendre des choses, et ils ont appris tous les deux à communiquer sans le langage humain. Pedro a un moyen de communiquer mais pas de parler, sans les mots, avec le regard, les mouvements du corps.
Marco a surtout toujours eu avec Pedro une communication très profonde à travers les yeux. C'est en quelque sorte un apprentissage involontaire, car ils ont grandi ensemble.

Perroquet


“ L'expérience nous apprend que le jeu même du mimétisme vocal procure à la bête un bien-être, un assouvissement, qui satisfait d'impressions et perceptions confortables (c'est pour la même raison qu'il adore se gratter voire qu'on le gratte).
Ces diverses propriétés constituent les conditions du langage, chez cet animal. Il apprend à "parler", non pas en vertue d'affects mais en jouant, par echolalie et imitations, tout comme le petit enfant des hommes. ”

“ Le perroquet est, à sa manière, un fin gourmet, grand amateur de friandises. Alors que sa nourriture est très variée, il a des préférences, des mets de choix, des sélections gourmandes. Comme tous les animaux qui se trouvent dans ce cas, tout, en lui est disposé en vue du choix. D'où, sans doute, la formation rapide de ses habitudes, sa réaction aux nuances de la situation globale prise comme un aspect général, réaction si forte qu'elle suscite l'accoutumance au milieu humain, l'écoute et l'observation visuelle, l'une et l'autre attentives, tendues vers tout ce qui se passe dans l'ambiance.  (...) Comme bête arboricole, il est prédisposé au contact des structures; comme espèce volatile, à la vie sociale et à l'imitation. ”

“ D'autre part, bien plus que d'autres oiseaux, les perroquets sont inquiets, toujours en éveil, en mouvement. Surtout s'ils sont captifs, un besoin de mouvement les travaille, un "surplus d'impulsion", qui tend sans cesse à s'exprimer par une conduite ludique. Cette surabondance constante et débordante de mobilité se traduit, chez les singes, par la perpétuelle manipulation, comme folâtre, des objets, etc.; chez le perroquet, doté d'ailes au lieu de mains, ce besoin de mouvement "se réfugie" en d'autres parties du corps, "libres" et disponibles, elle peut s'exprimer surtout par l'émission sonore. ”

Frederick Buytendijk, Traité de psychologie animale.

 

Canaris


“ Les canaris chanteurs de Harz :
Les mineurs allemands élevaient des serins qu'ils descendaient dans le fond des mines pour détecter les coups de grisou. Ces oiseaux, habitués à rester dans la pénombre de la mine, développèrent une capacité particulière pour chanter. Les mineurs-éleveurs s'apperçurent que les oiseaux, d'un puits de mine à l'autre, ne chantaient pas de façon identique. Ils décidèrent, pour le plaisir, de mettre leurs oiseaux en compétition et d'élire le meilleur chanteur.

Les canaris chanteurs malinois :
Les tisserands de cette région (du nom de la ville de Malines, en Belgique), avaient l'habitude de mettre dans leurs ateliers des cages de serins. Ces derniers, pour couvrir le bruit des métiers à tisser, entonnèrent des chants de plus en plus forts. Les tisserands firent la même chose que les mineurs. Ils mirent leurs oiseaux en concurrence et déterminèrent des tours de chant spécifiques.

Les canaris chanteurs Timbrados :
C'est une spécialité de Séville. Les jeunes gens, pour solliciter l'attention des jeunes filles qui passaient dans la rue, accrochaient des serins, dans de petites cages sur les balcons. Ils leurs apprenaient des tours de chants originaux pour attirer les regards des passantes. La concurrence de balcon à balcon se transforma avec la libération des mœurs en Espagne et l'apparition de nouvelles méthodes pour aborder les jeunes filles, en concours organisés entre détenteurs d'oiseaux chanteurs.”

Éliane Del Col, Les oiseaux de cage - Passions d'amateurs.

 

À vendre


De l'animal captif, on passe à l'animal-marchandise. Mais contrairement aux étals de boucheries et poissoneries, ce qui est exhibé et mis à la vente dans les animaleries ce sont des animaux vivants. Le critère de choix n'est plus la fraicheur de leur viande, c'est plutôt la couleur de leur plumage...

De l'animal-jouet, à pelages synthétique ou doté d'une voix enregistrée, on évolue vers l'animal électronique : le tamagotchi, les nintendogs ou l'aïbo. Ce que l'on souhaite vendre désormais, n'est plus simplement une forme d'animal, on commercialise désormais un herzats de son comportement. Et bientôt peut-être les véritables animats, des formes de vie artificielles domestiques...

En attendant, les bibliothèques et les boutiques en chaîne nous proposent de partir à la découverte de la nature...

Derrière une galette de plastique argentée, tout un univers de sons animaux. Le naturalisme c'est aussi cela désormais : un archivage, une vaste collection de cris et de chants mémorisés à tout jamais. Ils peuvent disparaitre, les animaux, on en aura au moins conservé quelques traces. Ce n'est plus l'animal qui est vendu, c'est son image. L'image de son plumage, de son allure, de son chant.

Naturalisme


Et pourtant, le matin de bonne heure, à la fenêtre de la chambre, l'occasion inespérée : se transformer en ornithologue à domicile. Observer et écouter l'oiseau depuis son lit...

L'ornithologue Jean Roché parlait de l'écoute d'individus-oiseaux. Il ne s'agit plus de s'attarder sur l'appartenance à une catégorie d'animaux (une espèce) mais de distinguer l'oiseau écouté de ses conspécifiques grace à son "accent" (sa localisation géographique), par l'influence des chants d'autres animaux (chez les oiseaux imitateurs) ou encore par les spécificités individuelles (séquences mélodiques "préférées" par cet oiseau). Plus avant, l'ornithologue exercé est capable de décoder le chant de l'oiseau : la connaissance approfondie des chants permet de relever des différences subtiles, expressions de l'état physiologique de l'oiseau, ou encore de percevoir la signification dans le chant lui-même. L'ornithologue se met à écouter un oiseau comme si lui-même en était un. La spécialisation conduit-elle à l'identification à l'objet d'écoute ?

Tout d'abord, un rougequeue, à six heures du matin. Il est remplacé trente minutes plus tard par un verdier. Une expédition naturaliste bien confortable...
Qu'est-ce que veut dire écouter l'animal dans la ville ?
Écouter, c'est ressentir la vibration sonore qui déplace cette peau qu'est notre tympan. C'est être touché à distance, par un animal bien sûr. C'est aussi lui prêter attention, lancer des pseudopodes immatériels vers lui. Le chercher, fouiner les recoins de bétons, pour le plaisir de l'oreille.

Les oies


Alors, on explore un jardin, on se rapproche de l'eau. Des volatiles élisent domicile dans les parcs, c'est un fait. Il y aurait même des émeus en Ile de France. Pour l'heure, les enfants citadins découvrent les joies de la chasse. Courir et Crier. Après et avec les oies.

Zoos


Retour à la captivité. La cage ou la clôture, seront toujours les arguments des relations humains-animaux dans les villes.
Les parcs zoologiques sont toujours un peu tristes, un peu glauques. L'ours qui se cogne indéfiniment, le chimpanzé neurasthénique ou le lion qui tourne et retourne sont les icônes de ces non-lieux de la vie animale. Ils sont cependant une réponse à ce besoin de mouvement, d'attitude et de formes vivantes, de se confronter pour quelques minutes à un être animé, non-humain. Il n'est pas question ici de possèder l'animal, de l'élever ou de l'accompagner.
Avec un grand effort d'optimisme, peut-on parler alors d'animaux collectifs ? Ou d'espaces de rencontre ? Quelles alternatives aux jardins zoologiques d'antant, aux cages sinistres et à la réclusion, douloureuse des deux côtés des barreaux ?

Sous l'eau


Vous les entendez ?
Ce sont des extra-terrestres !
Ils ne vivent pas sur Terre. Pour les entendre, pas d'autre solution que de se mettre à l'eau, dans l'eau. Ces puces aquatiques sont les habitants discrets mais non muets des bords de Fleuve.

Fuyang


Écoutons voir plus loin, beaucoup plus loin.
Par exemple, derrière la forêt communale Fuyang, en plein Taipei.

Selon Jacob Von Uëxkull, les êtres vivants sont enfermés dans des mondes subjectifs, qu'il nomme "Umwelt". Au sein des environnements perçus, les phénomènes possèdent des significations, mais sont différents d'une espèce à l'autre.

Nous sommes au point de rencontre de la cité et de la forêt, le long d'une autoroute. Une sorte de frontière entre ce que l'on pourrait appeller un milieu naturel d'une part et les habitations des hommes d'autre part. Mais le promeneur qui s'égare ici se retrouve immergé dans une zone où sons d'insectes et de voitures cohabitent, un unique espace physique agités par les vibrations de l'air. Le chœur de cigales et les moteurs à explosion développent ensemble un niveau sonore intense. Les insectes produisent des sons comme s'ils étaient des mécanismes autonomes, les voitures franchissent le vallon comme des bolides et le flot de décibels qui en résulte peut faire penser aux Futuristes du début du XXe siècle fascinés par le bruit et la vitesse. Serions-nous en train d'assimiler ces cigales à des machines, à la manière d'un René Descartes ?

Animaux bruitistes


“ Dans l'atmosphère retentissante des grandes villes, aussi bien que dans les campagnes autrefois silencieuses, la machine crée aujourd'hui un si grand nombre de bruits variés que le son pur dans sa petitesse et sa monotonie ne suscite plus aucune émotion.
(...)
Notre oreille, pourtant, bien loin de s'en contenter réclame sans cesse de plus vaste sensations acoustiques.
(...)
Il faut rompre à tout prix ce cercle restreint des sons purs et conquérir la variété des sons-bruits.
(...)
D'aucuns objecteront que le bruit est nécessairement déplaisant à l'oreille. Objections futiles que je crois oiseux de réfuter en dénombrant tous les bruits délicats qui donnent d'agréables sensations. Pour vous convaincre de la variété surprenantes des bruits, je vous citerai le tonnerre, le vent, les cascades, les fleuves, les ruisseaux, les feuilles, le trot d'un cheval qui s'éloigne, les sursauts d'un charriot sur le pavé, la respiration solennelle et blanche, d'une ville nocturne, tous les bruits que font les félins et les animaux domestiques et tous ceux que la bouche de l'homme peut faire sans parler ni chanter.
Traversons ensemble une grande capitale moderne, les oreilles plus attentives que les yeux, et nous varierons les plaisirs de notre sensibilité en distingant les glouglous d'eau, d'air et de gaz dans les tuyaux métalliques, les borborygmes et les râles des moteurs qui respirent avec une animalité indiscutable, la palpitation des soupapes, le va-et-viens des pistons, les cris stridents des scies mécaniques, les bonds sonores des tramways sur les rails, les claquements des fouets, le clapottement des drapeaux. ”

Luigi Russolo, L'art des bruits.

 

Fuyang (bis)


Nature contre Culture ? Une dichotomie bien inutile si l'on pense cette distinction en terme d'intentionalité : comment comparer les intentions d'un conducteur qui ne fait que passer à celles d'un insecte qui émet des signaux sonores dans le but d'attirer une femelle ? D'ailleurs, quel est le monde perçu d'une cigale habitant le long d'une autoroute, et quel est celui d'un humain assis dans un habitacle insonorisé et climatisé ? N'y a-t-il vraiment aucun échange de signes entre ces deux "Umwelts" ?

La répartition de cette espèce de cigales, Pomponia linearis, s'étend du Japon à l'Inde. À Taiwan, on la rencontre assez souvent dans des environnements plutôt bruyants. Parfois, il semble même que leurs cymbalisations (c'est le terme employés pour leurs émissions acoustiques), leurs cymbalisations donc, suivent les variations d'amplitude du bruit de fond. Peut-être ces insectes sont-ils stimulés par les sons des vents puissants dans les branches, des torrents et cascades.
Est-il possible qu'ici les vrombissements des véhicules passant sur cet autoroute, participent d'une manière ou d'une autre aux activités sonores de ces cigales ?

Certains sons animaux possèdent un sens au sein des cultures humaines, citons les cigales méditerranéennes qui évoquent les vacances d'été, ou le hurlement du loup qui effraie petits et grands. Mais cigales méditerranéennes ou loups alpins ne sont probablement pas conscients de ce rôle que tiennent leurs chants.
Il serait possible que dans ce vallon aux abords de Taipei, cette relation asymétrique soit renversée, que les perturbations sonores des humains, ignorant tout des conséquences de leur passage, fasse sens pour ces cigales et influencent leur comportement de reproduction.

Drone urbain


Lorsque l'on s'éloigne du cœur de la ville, l'activité sonore distante, s'agglutine en une rumeur. Un grondement lointain que les anglo-saxons nomment le "Drone". On traduirait ce mot, "drone", par "bourdonnement", d'autant qu'il désigne aussi le bruit que font les battements d'ailes des abeilles, et rapproche la ville d'une ruche animée...
Murray Shafer, théoricien canadien de l'environnement sonore, execre cette rumeur citadine. Anglophone, il la qualifie de paysage sonore Lo-Fi, "low fidelity", c'est-à-dire de basse fidélité. En opposition, bien sûr, avec les milieux dits naturels, qui sont Hi-Fi, car les tous détails des sons de la natures, chants et cris animaux compris, y sont nettement perceptibles. La ville post-industrielle engloutit l'oreille, les moteurs et machines sont partout, écrasent la vie.

Et pourtant... Les chants de ces cigales, qui saturent et annihile l'espace de ce jardin, sont-ils écrasés par la rumeur citadine ?
Quelle est la place de ces bestioles dans la chaîne alimentaire sonore ?

Les petits sons sont mangés par les plus gros...
Le frôlement d'étoffe des vêtements d'un passant, étouffé par la brise dans le platane, lui-même rendu inaudible par la circulation automobile, au-dessus de laquelle les moineaux se distinguent, qui s'effacent derrière le crissement de frein d'un autobus, le tout noyé dans le drone urbain...

Ventilateur


La parole d'un animal réfugié au détour d'une ruelle.
Un insecte qui frotte ses élytres ? Un oiseau qui pépie de manière erratique ?
Finalement, il s'agit de l'hélice d'un ventilateur de climatiseur défectueux...
Décus ?

J'entends...
Non, je souhaite ne pas entendre la ville.
Mon oreille est fragile, le bruit la blesse. Je crois...
Ou plutôt, aurais-je besoin d'une pause ou de calme, fut-il imaginaire.

Coda


"Donc, au coeur de votre existence harassée, dans le bourg nocturne, il peut arriver à quelqu'un, à vous peut-être, de reconnaître quelque chose qui possède son de voix. Et de ce qui suit, vous le comprendrez : ce ne sera plus le squelette intérieur, ce qui en vous imite la pierre qui écoutera ; mais, en raison de l'attente et de l'espérance et du désespoir du son, c'est la chair à passion qui en vous s'allumera. (...) Ainsi et le silence et les brios exigeront d'être interprétés. Mettons que, avant même qu'un son s'offre dans sa pureté comme un cri ou une voix, il y ait d'autres sons préparatoires, ou, en bref, qui, étranges et alarmants, le précèdent. Voilà, écoutez: ne sera-ce pas là piétinement de minuscules pieds mus par la peur, par le désespoir, l'égarement?Rats, geckos et lézards, y a-t-il donc des animaux minuscules en ce bourg? Mais, en vérité, vous n'avez rien vu? Si vous supposez qu'il s'agit de cela, vous ne pourrez pas vous demander de qui ces minuscules pieds ils ont si grande et imprudente peur ; et vous devrez supposer que, ne pouvant redouter la lente obstination des murs, des marches, du fleuve, ces animacules soient, en vérité, par vous seul effrayés, comme vous êtes seulement étrangers, imprévisibles, durs, étrangers, et bien que, de quelque façon, des habitants, éphémères, labiles, d'un bourg qui semble incliner à la catastrophe, et n'avoir de toute façon jamais entretenu aucun rapport avec quelque habitant que ce soit. Mais en vérité, vous n'êtes pas certain qu'il s'agit bien de cela, une fuite de pieds minuscules mais vivants, d'autres habitans du bourg, peut-être moins illégitimes. Puisque l'éboulement des pieds ressemble beaucoup à une chute de cailloux, à un glissement de sable, à un effondrement de maçonneries oxydées par la pluie. Cela suffira toutefois : que dans l'écoute il y ait désormais le soupçon d'une vie vie confuse, agitée, perplexe, peut-être bouleversée, et donc, un réseau brisé de passions, qui s'expriment en projets de fuite hâtifs, d'exils effarés, puisque, si ces bruits appartiennent à des animaux fugitifs, reste à se demander où ils veulent donc aller, si leur fuite n'indique qu'il existe - et eux le savent bien - un lieu où il n'y a signe d'un autre habitant, pour éphémère qu'il puisse être ; et donc qu'il existe, présume-t-on, un bourg fait de telle sorte qu'il serait raisonnable de supposer  que jamais, pour autant que durèrent et dureront les temps, il n'y aura présence qui dérangeât la fragile existence de animaux minuscules."

Giorgio Manganelli, Bruits ou voix

 

Écureuil (bonus)


Taiwan, Jardin Botanique de Taipei, le 2 août 2004.
À la tombée de la nuit, la température devenue moins écrasante permet aux citadins de se délasser dans le jardin, ou de parcourir les allées qui abritent des oiseaux aquatiques et terrestres, des batraciens et de nombreux insectes. Les émissions sonores animales et les discussions des promeneurs tissent un entrelacs de stridulations et d'itérations, enveloppées par la rumeur urbaine.
Dans la soirée, un groupe d'écureuils se forme dans un bosquet. Les cris de l'un d'entre eux semblent dirigés vers un éventuel partenaire sexuel. Ce sont des émissions répétées, très vives, quasi-identiques et très aiguës. Au cours d'une série de ces cris, l'écureuil augmente l'intensité, le spectre s'élargit jusqu'à ressembler à des aboiements, dans un paroxysme d'excitation (exprimée par les mouvements de queue de l'animal, les sautillements et la posture tendue). Les cris de l'écureuil attirent quelques badauds, et sont vécus par une passante comme une véritable performance. Interrompant sa marche, elle semble suivre l'évolution et l'amplification des cris, et va jusqu'à applaudir et manifester sa satisfaction à l'issue de cette série.
Apparemment, ce n'est pas le crescendo qui a retenu l'attention des promeneurs : la saturation progressive de l'environnement sonore par les cigales, est restée dans le contexte d'un milieu bruyant. Peut-être est-ce la dimension vocale, la forte ressemblance des cris de l'écureuil avec les mammifères domestiques, qui a marqué les auditeurs, captivant leur attention. Les applaudissements, et les commentaires enthousiastes, étaient probablement autant dirigés vers l'animal urbanisé, qu'aux autres passants. Cependant, l'écureuil, grace à ses surprenantes vocalises, a temporairement été considéré comme un familier, un proche à qui l'ont adresse des encouragements. Peut-on en déduire, que l'humain, en tant qu'être linguistique, est plus sensible aux expressions sonores qui s'approche d'un langage ?

 

 
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