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PHONOGRAPHIE ANIMALIÈRE
(Yannick Dauby)

in nature

 

Première approche


    Les sons enregistrés, ou plutôt "fixés" comme dirait Michel Chion, sont d'une telle banalité, que la question de l'interface de la chaîne électroacoustique partant du microphone pour arriver au haut-parleur ne se pose que lors des incidents ou déficiences techniques. Les sons des animaux n'y échappent pas et lorsqu'au cinéma un paysage est "sonorisé" avec des chants d'oiseaux, on ne pense pas que ces derniers, eux aussi, ont fait l'objet d'un cadrage. Et lorsqu'une entreprise commercialise de la nature prête à consommer sous forme CD, il ne s'agit pour les auditeurs que d'un album-photo sonore, disons un album-phono, présentant de remarquables clichés charmant l'oreille citadine...
    Il me semble essentiel de s'interroger sur le pourquoi et le comment d'une pratique, en apparence exotique, qui consiste à préparer des expéditions dans l'intention de ramener de précieux enregistrements sonores de la faune.

    La prise de son consacrée aux animaux, baptisons-la Phonographie animalière, est protéiforme. Différents champs d'activités y ont recours, en fonction de motivations et selon des protocoles parfois divergents. Les preneurs de sons qui s'y adonnent sont le plus souvent spécialisés dans le domaine de l'audio, de l'écoute, de l'acoustique, mais les domaines dans lesquels ils œuvrent, dans lesquels ils implémentent leurs enregistrements requièrent des savoirs-faire et des connaissances particuliers. Les parcours biographiques de ces preneurs de sons sont hétéroclites et impliquent des positionnements spécifiques par rapport à la perception auditive, les mondes animaux et l'environnement.
    L'intérêt d'une étude des stratégies, procédés et implications de la phonographie animalière, serait de mettre en évidence un type particulier de relation, basée sur l'audition, que certains humains engagent avec les animaux. Une telle étude serait nécessairement construite sur l'articulation des discours tenus par les praticiens de la phonographie animalière et des comportements qu'ils développent avant, pendant et après leur activité de terrain. Il s'agirait aussi de mettre en relation ces témoignages et observations avec le milieu et le comportement des différentes espèces animales dont les émissions sonores sont recherchées.

 

Trois types d'activités


    En guise de première hypothèse, nous pourrions définir trois périmètres afin de d'observer les pratiques de la phonographie animalière.
    Il n'y a évidemment dans la présentation de ces formes, aucune hiérarchie, chacune d'entre elles permettant une construction des savoirs qui lui sont propres. L'intérêt d'une telle délimitation n'est pas de catégoriser les individus, mais de discerner les modèles-types de pratiques de phonographie animalière, tout en sachant que les frontières sont particulièrement perméables et que ces catégories sont compatibles, se chevaucheront parfois. Les noms donnés à ces catégories sont plus des mots-clés que des définitions. Il existe évidemment d'autres champs d'activités spécialistes de l'écoute des animaux, nous ne retenons que les suivantes, car elles seule ont recours de manière intensive à l'enregistrement audio.

 

   1. Les bioacousticiens


      Ce domaine des sciences de la vie concerne les relations des animaux aux espaces acoustiques. Les sujets étudiés dans ce champ interdisciplinaire vont du comportement animal dans son milieu, de la communication sonore au sein d'une espèce ou encore de l'importance des émissions sonore dans l'évolution. Les sons enregistrés (le plus souvent en milieu "naturel") sont sujets à des analyses en laboratoire (où désormais l'informatique est devenue omniprésente). Parfois auront lieu des expériences de transformations et de rediffusions des sons à l'intentions des animaux considérés.
      Le point de vue est plutôt fonctionnaliste : il s'agit de comprendre quels mécanismes entrent en jeu dans l'échange de signaux acoustiques.
      Certains bioacousticiens se concentrent sur une espèce ou une famille d'espèces animales (par exemple, les cigales), d'autres sur quelques modalités de communication (par exemple, la transmission d'information en milieu bruyant étudiée au sein de l'équipe de l'université Paris-Sud, menée par Thierry Aubin).

 

   2. Les documentaristes

 

      L'essentiel de leur activité repose sur des intentions de publication. Que ce soit par le cinéma, la radio, les éditions discographiques, ou les sites web (payants ou en accès libre), le but est de laisser une trace de l'enregistrement. Les lieux de diffusion peuvent être, par exemple, une collection publique (ainsi la British Library possède une section consacrée aux sons de la nature) ou les médias de grande diffusion (le "son" des documentaires animaliers de la BBC est le résultat du travail acharné de spécialistes de l'enregistrement). Le plus souvent, les sons collectés sont triés, nettoyés, mis en valeur avant d'être proposés à la vente. Le travail d'organisation de ces bibliothèques sonore a une importance particulière : par milieu ou par espèce, sous la forme de guides audio (qui rejoignent les classiques "Peterson" ou "Henzel" des ornithologues amateurs - birdwatchers - ont leur guide) commentés ou non, ou bien sous la forme d'un inventaire systématique. Certains documentaristes travaillent en relation à l'image, collaborant avec des cinéastes, d'autres sont plutôt indépendants et publient disques après disques (tels Jean C. Roché des éditions Sittelle).
      Mais la plupart conservent l'idée d'une nature exempte d'influence humaine : même dans le cas des passereaux de nos jardins publics, les animaux ne seront donné à entendre que très rarement dans un milieu urbain, et dans les publications discographiques, les moteurs à explosion pourtant omniprésents, brillent par leur absence...

 

   3. Les musiciens

 

      Dans le domaine de la création artistique ou musicale, certains compositeurs, instrumentistes, artistes du son ou improvisateurs mènent des expérimentations en tout genre, en prenant comme matériau de travail (tels Bernard Fort pour ses "Compositions ornithologiques") ou comme modèle (et Olivier Messiaen a fait des émules) les émissions sonores des animaux. Parfois même l'animal devient partenaire de jeu (citons à ce propos Jim Nollman et ses dialogues guitaristiques avec les cétacés).
      Leur positionnement est essentiellement un point de vue esthétique à propos des phénomènes acoustiques provoqués par les animaux. Certains s'en tiennent à des considérations strictement morphologiques - la "forme" audibles des sons - (tels Francisco Lopez avec "La Selva") d'autres (comme François-Bernard Mâche) accordent aux animaux une sensibilité esthétique, et revendiquent l'existence d'une discipline, la Zoomusicologie.

 

    Une remarque :

 

    Il semble que toutes ces activités ont en point commun de mettre en partage l'expérience de l'écoute des animaux. Cette mise à disposition d'un matériau sonore animal est non-neutre et reste tributaire des impératifs et contraintes des différents champs d'activités. Pourtant, il y a l'intention de véhiculer les sons des animaux d'une manière ou d'une autre, et en tout cas la volonté de transmettre un positionnement particulier à leur égard.

 

Yannick Dauby , 14.02.2005 

 
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