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THE ATAYAL IN TAOSHAN

L'objet

Il n'était pas question de laisser l'aspect visuel de la publication devenir une simple illustration ou un simple emballage : il fallait engager les enfants sur ce qui allait devenir leur CD. Nous n'avions pas envie pour autant d'organiser un concours de dessin : la simple représentation de la vie traditionelle n'aurait rien apporté à l'imaginaire des enfants et comportait le risque de retomber dans des stéréotypes. Nous avons donc prévu des séances consacré à la réinterprétation des motifs et des procédés du tissage traditionel. À partir de documents photographiques de tissages, les enfants se sont immergés la géométrie Atayal : répétitions, lignes, losanges, alternances de couleurs, organisations de l'espace. Les dessins obtenus rendent compte d'une sensualité aux formes abstraites (même si symboliques) et dynamiques.

Avec des enfants plus jeunes, nous avons écouté l'histoire qui figure en début du CD, au cours de laquelle on découvre un village d'êtres fantastiques, dans un monde où les sangliers sont des grenouilles, les chiens des sangliers et les fraises des enemis. Cette histoire, qui n'est pas sans rapport avec "Alice au Pays des Merveilles" a été l'un des points clefs de notre projet car il s'agit d'un conte qui n'est pas moralisateur (chose rare chez les Atayal d'aujourd'hui), qui est considérée comme en dehors du Gaga (élément structurel de la société Atayal). À la suite de cette écoute, les enfants ont dessinés différents animaux. Puis les ont sacrifiés en leur coupant la tête ! Les animaux ont été reconstitués de manière surprenante... Le but de l'exercice étant de ne pas s'arrêter au résultat plus ou moins réussi de représentation de l'animal : les enfants entraient dans un jeu où l'on détruit pour reconstruire, le tout dans un partage collectif.


Forme et contenu

Inutile de préciser que les critères habituels de production discographiques ont été ignorés. Cependant l'assemblage des morceaux, leur durée et ordre de succession, le mixage des différentes sources sonores ont été amplement discuté et réfléchi pour donner à l'auditeur la sensation d'un parcours, d'un voyage sonore.

Il faut insister sur un aspect peu discuté du processus de documentation : enregistrer le son n'est pas un simple acte, neutre et pur. Quelque soit la technologie employée, le savoir-faire personel, l'artisanat ou le professionalisme, il y a des choix qui impliquent un résultat particulier, lourd de conséquence sur la représentation de l'événement enregistré. Et l'expérience d'écoute de l'enregistrement n'a plus grand-chose à voir sur l'événement original.
Prenons un exemple : nous devons enregistrer deux personnes agées chanter d'anciens récits. Deux possibilités nous sont offertes : aller dans une petite maison du village, au risque d'un environnement constitué de bruits de motocycles et de télévision, dans la villa d'un enseignant, lieu vide et réverbérant, ou bien aller dans la maison de bambous de l'école, autour d'un feu. C'est évidemment la dernière option qui a été choisie : les langues se délient dans la pénombre et devant les flammes, tandis que le crépitement du foyer apporte un contexte précieux à la prise de son.
Cependant qu'en est-il d'un groupe d'enfants chantent ? Nous souhaitions enregistrer une chanson liée au tissage traditionel. Dès que les enfants chantent en chœur, ils reproduisent la situation qu'on leur a enseigné : le style vocal occidental. Pour peu que l'on suit le modèle du précédent disque, c'est-à-dire aller enregistrer dans l'église, où la sonorité embellit les voix, on se retrouve avec un document en parfaite contradiction avec le principe d'une chanson qui est sensé accompagner l'intimité du travail manuel. Donc, nous avons isolé deux ou trois enfants, avec un enregistrement de proximité, à l'intérieur de l'école. Bien sûr le bruit environnant nous a gêné, bien sûr les enfants chantent un peu faux, mais ce n'est pas grave si l'on peut reconstituer un contexte d'écoute un peu plus original.

Le contexte repose essentiellement sur les ambiances sonores enregistrées à Taoshan. Dans le cas de la chanson du tissage, le son du métier à tisser a beaucoup de valeur : autrefois, ces sons percussifs et lents animaient le calme de la soirée dans les villages. On pouvait reconnaitre le talent d'une tisseuse au sons de son travail. Aujourd'hui, nous avons pu enregistrer ce son en ville, chez une dame qui a appris sur le tard et se passionne pour retrouver les motifs anciens. Les ambiances d'insectes, d'oiseaux présents dans le CD ont parfois un rôle d'arrière-plan. Mais au contraire des échos et effets de studio présents dans la plupart des productions discographiques, ils amènent un contexte narratif. Ils étalent une temporalité, une couleur liées aux saisons et aux paysages de Taoshan. Parfois ces enregistrements de natures sont des solistes : tel oiseau ou telle cigale prend d'un coup l'importance d'un chanteur humain. Nous souhaitons que l'auditeur, enfant Atayal ou public extérieur, puisse porter une attention renouvelée sur les milieux naturels. La nature n'est pas le jardin de l'homme, et l'animal n'est pas une simple ressource de protéine. Les Atayal le savent (ou le savaient) car ils écoutaient Siriq (Alcippe morrissonia) avant d'aller à la chasse et reconnaissait dans le chant d'un pigeon vert (Treron sieboldii) l'expression d'un démon.

Le disque contient une grande part de voix non chantée : narration improvisée en langue Atayal agrémentée d'imitation d'animaux domestiques, interview avec un chasseur à propos des pratiques traditionnelles (enregistrées sur une piste), fragments de récits des enfants de l'école maternelles, ou bien cris hystériques enregistrés lors de la compétition sportive annuelle. Il s'agit de donner un aperçu de la richesse des voix de Taoshan. L'élocution, l'accent, la manière de raconter, tout cela constitue aussi l'aspect sonore d'une culture. C'est un plaisir que d'entendre raconter des histoires, quitte à les réécouter plusieurs fois. C'est aussi un plaisir d'écouter des sonorités d'une langue, même si l'on ne la comprend pas. Ces aspects ont été abordés et discutés avec les enfants lors de nos interventions pédagogiques, et nous avons tenu à les partager avec les auditeurs du CD.

Enfin, une question très embarrassante a été soulevée : celle des droits d'auteurs. Qui possède les droits de reproduction, réédition, etc. La crainte initiale étaient que le "gouvernement" se réserve ces droits, en réalité il n'y a jamais eu de contrainte ou de demande de ce genres. L'école pouvait-elle alors garder ces droits ? Le problème réside dans le fait que la plupart du contenu provient d'une tradition orale, réinterprétée par des individus, ainsi que des prises de sons et créations sonores qui sont de mon initiative.
L'ensemble étant trop complexe à gérer, nous avons opté pour une solution, sûrement pas parfaite, mais au moins acceptable : l'ensemble du projet est sous une licence Creative Commons, qui implique un droit à tout un chacun de duplication et de partage de ce travail, sous réserver de ne pas en modifier le contenu et d'en indiquer la "parenté".



 
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