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Ce que nous avons reçu des enfants est assez semblable aux autres écoles de Taiwan : au plus les enfants sont jeunes au plus ils sont ouverts à des expériences sensorielles variées. Avec l'âge, l'écoute gagne en concentration et perd en ouverture. Les repères culturels et sociaux imposent certains rire : on est mis mal à l'aise par un chant étrange, on projette des connotations sexuelles sur une voix, on refuse de montrer sa curiosité, et on rejette l'inconnu ou le non-identifiable. Les séances d'écoute n'ont pas toujours été aussi simples que prévu. Pour ce qui est des jeux sonores, le contexte semble déterminer le comportement des enfants : les jeux-exercices de phonétique, basés sur des sons tirés de la langue Atayal et scandés en boucle, ont enthousiasmé les enfants, grace aux encouragement de leur professeur. De même la classe de musique traditionelle avait lieu dans la maison de bambou traditionnelle de l'école, et il était facile d'installer un climat de confiance avec les enfants. Lorsqu'on leur a proposé d'imiter des sons aquatiques avec leur percussions en bois, la difficulté était réelle, mais rapidement, nous avons pu mettre en place un aller-retour entre l'écoute d'enregistrement de ruisseaux et de pluie, la pratique de gestes et modes de jeux et l'enregistrement de ces exercices. À l'inverse, les enfants de la chorale avait bien plus de mal à accepter ou prendre plaisir aux jeux vocaux. Le contexte "chorale" semblait inhiber les enfants : la séance avait débuté par des répétitions et gammes qui ont placé le cadre habituel dans les esprits. Dès lors, toute proposition autre que le chant auxquels les enfants sont formés était considéré comme ennuyeuse ou désagréable à entendre.
Du point de vue de la collaboration avec l'école, nous avons été surpris. Peut-être y a-t-il un malentendu sur la nature de la collaboration. Hormis le professeur responsable du projet, la plupart des enseignants de l'école étaient accueillants et désengagés. Sauf une exception, la plupart nous cédaient simplement leur place face à la classe. Tandis que l'on espérait un dialogue étroit sur comment enseigner, les professeurs, en tant que professionnels, semblaient éviter de s'engager dans un territoire qu'ils ignorent, ce malgré les insistance de leur directrice. Manque d'information, de communciation ou d'engagement de nos interlocuteurs, il nous est arrivé plusieurs fois de nous retrouver seuls en classe avec les enfants.
La grande surprise concernant Taoshan concerne la "communauté" du village. Selon nous, cette communauté n'est que très relative, voire inexistante par certains aspects. En effet, les liens à Taoshan sont des relations familiales ou de longue date. Certaines de ces relations ne sont pas forcément simples... Ainsi le simple village de Qing-Shuan comportent quatre ou cinq églises chrétiennes, ce qui constitue autant de paroisses. Sans compter les divisions politiques issues de la culture de l'élection politique et des formalités du monde Han. Certaines inimitiés sont difficiles à gérer : nous avons dû mettre de côté l'idée d'une collaboration entre un atelier local de sculpture et tissage, lieu très intéressant à la fois d'un point de vue culturel et économique, car certains habitants ne le considérait pas comme un lieu "neutre". Nous avions prévus pour commencer le projet un atelier de fabrication de guimbarde pour lequel notre professeur-relais avait pour mission d'inviter formateurs (quelques artisans) et participants. Les retours étaient prometteurs : bon nombre d'habitants avaient promis de venir. Nous nous sommes retrouver avec quatre personnes susceptibles d'enseigner. Et aucun participant ! Toutes les personnes que nous avons rencontré à Taoshan nous ont signalé l'importance à leurs yeux de la culture Atayal. Les discussions étaient parsemées de "Nous autres, aborigènes...", et de "C'est Gaga, c'est notre tradition". Cependant, l'identité affichée n'est pas forcément en rapport avec l'intérêt à la pratique individuelle. Ce sentiment de désengagement par rapport aux pratiques culturelles, le mélange de la culture aborigène avec l'économie touristique, les divisions au sein et entre les villages, font qu'il est difficile de parler de "communauté". Pourtant à maintes reprises, nous avons rencontré des interlocuteurs passionants, certains dans des situations complexes, navigant entre des mondes culturels différents, héritiers de savoirs et d'histoire locales en quête d'une transmission, tous dans un milieu en transition.
Dès lors, il nous a fallu nous recentrer sur les activités avec l'école et sur des rencontres privilégié avec les individus. Dedans ou dehors ?
Bien souvent nous avons été pris au dépourvu dans nos discussions avec les enfants ou les adultes. Ainsi, lors d'une séance d'enregistrement nous avons été étonné par les récits des conflits lors de la colonisation japonaise. Les conditions de vie des Atayal d'alors étaient si difficiles que l'émotion de notre narrateur était encore à vif. Une partie de l'histoire des Atayal est encore conservée par quelques individus d'un âge avancé, alors que la génération suivante a perdu une grande partie des ressources linguistiques. Lorsqu'un individu d'âge moyen connait certains aspects de la culture, il hésite à aller jusqu'à se faire enregistrer ou même traduire les propos d'un anciens, car il est conscient du caractére partiel de ses connaissances.
Un autre aspect étonnant de la vie de Taoshan est l'omniprésence de la religion chrétienne. Lors d'une classe de dessin : "Où avez-vous déjà vu des tissages traditionel Atayal ?", un enfant : "À l'église !". Est-il raisonable de considérer cet élément comme intérieur ou extérieur à la culture Atayal ? Lentement, les histoires et chants Atayals sont oubliés. Peu à peu la morale judéo-chrétienne remplace l'éthique du Gaga. Ou plutôt, le Gaga est adapté, il intègre les éléments judéo-chrétiens tandis que les éléments gênants sont relativisés, folklorisés ou écartés. Quelque soit notre choix, accepter ou rejeter cet aspect de la vie de Taoshan dans notre projet, ce sera partial et subjectif. Qu'est-ce que l'on se doit d'enregistrer ? Qu'est-ce que l'on devra écarter de la publication finale. Il s'agit de fixer une limite, de notre point de vue, à la tradition Atayal. Voilà un rôle que l'on attendait pas, qui nous place dans une situation très embarrassante, de censure ou d'encouragement partial...
Finalement, c'est à la fois notre point de vue d'artiste qui nous sauve. Tout d'abord, nous encadrons un projet d'écoute de Taoshan, nous avons le droit d'encourager l'écoute de certains élements plutôt que d'autres, nous avons l'avantage de la subjectivité pour réaliser un portrait sonore presque "idéalisé" ou "imaginaire" de Taoshan. Certains éléments de la vie de Taoshan n'ont pas besoin d'être mis en avant : les habitants s'en chargent eux-mêmes. D'autres aspects sont plus fragiles en 2010, plus propices à l'oubli et l'effacement. Le CD n'a pas besoin d'être un compte-rendu d'observation, il est plutôt un tissage fait de rencontres et de traces. Enfin, il faut rappeler que l'enseignant en charge du projet avait sa préférence, il préférait ainsi favoriser certains enregistrement "les plus traditionels" par rapport à d'autres chansons connotées religieusement.
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